logo

Loin des regards, la mer Méditerranée est devenue un « trou noir »

L’Union européenne, qui considère la « crise migratoire » comme
quasiment terminée, sous-traite la question à la Turquie et à la Libye.
Les chiffres officiels sont spectaculaires : l’Italie a ­enregistré
l’arrivée de 180 000 migrants en 2016, 120 000 en 2017, 23 000 en 2018,
et 3 073 depuis le 1er janvier 2019. Des données auxquelles
l’Organisation internationale pour les migrations ajoute, depuis
janvier, 426 personnes qui ont disparu en tentant la traversée de la
Méditerranée centrale, tandis que 3 750 étaient interceptées et ramenées
en Libye. Un pays où, selon divers rapports d’ONG et de l’ONU, des
migrants subissent violences, extorsions, tortures ou travail forcé.
Qu’importe : pour les institutions européennes, la « crise migratoire »
est quasiment terminée, et la gestion du problème, largement déléguée à
des Etats comme la Turquie et la Libye, a été payante. La fuite d’une
série de documents, révélés notamment par le site Politico en février, a
confirmé que le but premier de l’opération navale européenne « Sophia »
était bien d’organiser le refoulement des migrants tentant la traversée
de la Méditerranée centrale. La mission a certes contribué au sauvetage
de près de 45 000 personnes, mais elle visait surtout à endiguer les
départs, avec l’aide de gardes-côtes libyens, formés et financés par
l’UE mais souvent liés à des milices, elles-mêmes liées à des
trafiquants. Ils interviennent dans les eaux internationales pour
ramener des embarcations en Libye, au mépris des conventions
internationales qui prévoient le débarquement des personnes secourues
dans un port « sûr ».
« Sophia », résultant d’un savant compromis entre les pays partisans
d’un sauvetage « proactif » et ceux prônant le refoulement, a été
réduite à la portion congrue au printemps, privée d’équipements. Une
victoire pour le gouvernement de Rome, soucieux aussi de favoriser le
départ de la zone des bateaux d’ONG, interdits d’entrée dans les ports
italiens depuis l’été 2018. La disparition des navires de l’opération «
Sophia » a marqué la fin d’une source d’alerte et d’information sur ce
qui se déroule vraiment dans cette zone. Il devient impossible,
notamment, d’estimer le nombre de morts.
Les départs depuis les côtes africaines se sont subitement arrêtés à la
mi-juillet 2017, à la faveur d’accords controversés avec plusieurs chefs
locaux libyens, et à mesure de l’entrée en fonction d’unités de «
garde-côtes » possédant des vedettes financées par l’UE. Dans le même
temps, le ministre italien de l’intérieur Marco Minniti (Parti
démocrate), prédécesseur de Matteo Salvini, mettait en place une
réglementation des activités des ONG dans la zone, ce qui a eu pour
effet d’entraîner le départ de la plupart d’entre elles dès l’été 2017.
Et les communications entre les journalistes et le centre de
coordination des sauvetages en mer (MRCC) de Rome ont progressivement
cessé en 2017.
Privés de leurs deux sources principales d’information (les déclarations
officielles du MRCC et les ONG), les observateurs sont depuis cette date
condamnés à travailler de façon parcellaire, sans vraie vision
d’ensemble des opérations. Enfin, les quais sur lesquels étaient
débarqués les migrants sont vite devenus difficiles d’accès, durant
cette même année 2017. L’idée était sans doute de tout faire pour que
les chaînes d’information cessent de montrer en continu les
débarquements.
A son arrivée au ministère de l’intérieur, en juin 2018, M. Salvini n’a
donc eu qu’à durcir ce qui avait été mis en place par M. Minniti.
L’activité des ONG, dès lors, a été découragée, puis contrecarrée, par
tous les moyens. Le MRCC de Rome est silencieux, tandis que, depuis
l’été 2018, un MRCC à Tripoli a pris le relais pour coordonner les
sauvetages dans une zone large de quelque 350 000 km2. Sa communication
est plus qu’erratique. La Méditerranée centrale est ainsi devenue un «
trou noir », sur lequel les informations sont rares et la plupart du
temps morcelées.
L’UE a retiré les navires de « Sophia », mais « au cours de nos
missions, on voit que l’Europe mobilise des moyens aériens importants.
Ces avions transmettent des informations aux gardes-côtes libyens »,
constate José Benavente, fondateur de l’ONG Pilotes volontaires, qui
réalise des missions de recherche d’embarcations en détresse au-dessus
des eaux internationales, au large de la Libye. « On s’est retrouvés
avec des ­avions européens qui orbitaient au-dessus d’embarcations en
détresse, et nous pensons que c’était dans le but d’aiguiller les
gardes-côtes libyens. » Pour M. Benavente, ce genre de situation
témoigne de « la volonté de ramener les bateaux en Libye sans que
personne n’en sache rien ».
Quelques bateaux humanitaires continuent de naviguer dans la zone de
recherche et de sauvetage libyenne. « Nous pensons qu’il risque d’y
avoir beaucoup de traversées, compte tenu de la météo favorable et de la
recrudescence des bombardements en Libye », explique au Monde Oscar
Camps, le fondateur de Proactiva Open Arms, une organisation espagnole.
Il souligne aussi que « des bateaux commerciaux ou de pêche désactivent
leur système d’identification radio pour ne pas être sollicités ».
La nouveauté est la reprise des « débarquements fantômes ». Selon le
maire de Lampedusa, durant le seul mois de juin, 28 arrivées de petits
canots ont été observées sur l’île, avec une petite dizaine de migrants
à bord en moyenne. Plus difficile à évaluer est le volume des arrivées
de ces embarcations de fortune sur les côtes siciliennes. Les naufrages
de ces embarcations, en revanche, laissent encore moins de traces,
rendant les chiffres sur la mortalité en mer plus nébuleux que jamais.
  • Partager :

Les commentaires sont fermés